samedi 16 février 2013

Crise et déchirements au sein de la FECQ


Si le mouvement étudiant semblait unifié durant la grève étudiante de 2012, chacune des forces qui le composent a depuis repris sa position au sein du mouvement, et les luttes qui opposent les différentes forces étudiantes sont plus féroces que jamais. La vague massive de désaffiliations qui secoue la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) depuis la grève de 2005 est le résultat d'une de ces luttes.

La FECQ, décriée de tous bords, connait en effet une crise sans précédent, et les désaffiliations en masse qu'elle connait depuis sept ans s'expliquent par sa faible culture démocratique, son manque de transparence et, depuis deux ans, par ses piètres performances financières.

Grève de 2005 : la fin d'une crise, le début d'une autre


En 2005, pour contrer la conversion de 103 millions de dollars de bourses étudiantes en prêts, décrétée par le gouvernement libéral de l'époque, le mouvement étudiant entre en grève générale illimitée et prend la rue. Après l'entrée en grève, à partir du 21 février, de 50 000 étudiants, majoritairement membres de la CASSÉÉ (Coalition de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante élargie), la FECQ appelle officiellement ses 60 000 membres à débrayer, le 3 mars.

Le 2 avril est signée une entente de principe entre les fédérations et le gouvernement. La CASSÉÉ, alors, n'avait pas été invitée aux négociations, alors qu'elle représentait plusieurs dizaines de milliers d'étudiants(1).

C'est à partir de cette grève que la grogne des étudiants envers les fédérations prit de l'ampleur : que les fédérations négocient sans la CASSÉÉ et acceptent une entente de principe jugée nulle a choqué plus d'une association étudiante.

Déni de la démocratie étudiante


La prise de décision, au sein de la FECQ, se fait dans un déni de la démocratie directe insultant. En effet, la fédération, à plusieurs reprises dans le passé, s'est positionnée sur certains enjeux sans demander l'avis de associations membres. Ainsi, les fédérations étudiantes, lors de la grève de 2012, n'eurent aucun mal à dénoncer rapidement la violence, sans consulter leurs membres sur la question(1).

Le déni de la démocratie et le refus de faire participer ses membres à tout débat apparaît aussi dans la position que la FECQ compte défendre au Sommet sur l'enseignement supérieur. En effet, la FECQ, au Sommet, compte défendre un gel des frais de scolarité dans une perspective de gratuité scolaire. Il ne sera pas question, ici, de discuter du mandat, mais de l'adoption du mandat.

En date du 13 décembre 2012, on lisait dans le Journal Métro que la FECQ « estime qu’il faut maintenir le gel des droits de scolarité »(2). Le 9 février 2013, le Devoir citait Mme Éliane Laberge, présidente de la FECQ, qui affirmait d'abord que « l’accessibilité économique et géographique aux études, c’est une priorité et ça passe d’abord par le gel des droits de scolarité », pour rajouter que « dans le cadre du sommet, c’est la première position que nous allons mettre de l’avant »(3).

Or, au regard du calendrier de la FECQ, la fédération tenait ses 
67e, 68e et 69congrès ordinaires aux dates respectives suivantes :
- 17 au 19 août 2012;
- 9 au 11 novembre 2012;
- 18 au 20 janvier 2013.

Un simple regard porté sur les dates exposées démontre que le mandat de gel des frais de scolarité fut probablement adopté au 68e congrès ordinaire : le 67e congrès avait lieu avant l'élection du gouvernement péquiste (élu le 4 septembre 2012); le 69congrès, tenu en janvier, est venu après l'annonce faite dans le journal Métro, datée le 13 décembre 2012 et mentionnée plus haut. Ainsi, la FECQ aurait adopté la résolution lui dictant ses actions au sommet sur l'enseignement supérieur les 9, 10 et 11 novembre 2012, soit bien avant que les associations étudiantes membres de la fédération n'aient eu le temps de prendre position, en assemblée générale, pour ensuite amener leurs mandats au congrès de la FECQ. Rappelons que le quart des membres de la fédération n'ont repris les cours qu'à la mi-octobre : les étudiants des collèges de Rosemont, Ahuntsic et Édouard-Montpetit, pour un total d'environ 20 000 étudiants(4) - la FECQ compte environ 80 000 étudiants(5). Or, le scrutin semi-proportionnel de la FECQ prévoit que les grosses associations étudiantes ont droit à davantage de votes que les petites, le nombre de votes par association variant entre 3 et 9, inclusivement(6).

Ainsi, la FECQ aurait pris position par rapport au Sommet sans donner le temps au cinquième de ses étudiants de se positionner (l'Association générale des étudiants du collège de Rosemont avait réussi à suivre le rythme effréné, tenant une assemblée générale de budget avec un point Sommet à l'ordre du jour, le 7 novembre 2012). D'ailleurs, notons que le retard de ces 20 000 étudiants est dû à la grève étudiante, qui avait été encouragée par la FECQ(1). C'est donc dire que la FECQ n'a su attendre les mandats du quart de ses membres ayant répondu à son appel de grève.

Gagnons en précision : l'AGÉCA (l'Association générale des étudiants de collège Ahuntsic) n'a pris position par rapport au sommet que le 13 février 2013; l'AGECEM (l'Association générale des étudiant du collège Édouard-Montpetit) n'a, quant à elle, toujours pas pris position. Serait-ce dire, alors, que les voix des 15 000 à 16 000 étudiants membres de l'AGÉCA et de l'AGECEM sont sans valeur aux yeux de la FECQ ?

Transparence, censure et confidentialité


Notre incapacité à déterminer avec exactitude et sans besoin d'analyse la date d'adoption du mandat de gel des frais de scolarité dans une perspective de gratuité scolaire de la part de la FECQ n'est pas sans raison : les procès-verbaux des congrès ordinaires de la fédération sont réservés aux membres. Sur le site web de la FECQ, de simples abrégés des procès verbaux, presque totalement vidés de leurs informations pertinentes, sont disponibles(7). Or, les démarches administratives menant à l'obtention des procès verbaux par les membres sont longues, voire vaines. D'ailleurs, comme l'affirment les 29 signataires d'une lettre ouverte rédigée par des exécutants d'associations étudiantes membres de la FECQ, « les procès verbaux des instances relatant les décisions prises par la fédération ne sont pas publiés depuis novembre 2011, malgré le fait qu'une résolution ait été adoptée pour qu'ils soient publiés »(8).

De plus, tel qu'affirmé par Mme Éliane Laberge, présidente de la FECQ, « les états financiers et les plans de campagne [de la FECQ sont] confidentiels »(9).

Concernant les états financiers, les signataires de la lettre ouverte dénoncent la nébulosité des documents financiers. Ainsi, affirment-ils, « les délégués des associations membres doivent approuver des budgets auxquels ils ne comprennent souvent rien »(8). Ajoutons à ce flagrant manque de clarté la confidentialité des rapports financiers, qui est une aberration en soi : comment les étudiants membres de la FECQ peuvent-ils porter un regard sur l'usage de leurs cotisations étudiantes, alors que les rapports financiers sont confidentiels ? Bref, le contrôle qu'ont les étudiants membres sur le budget de la fédération est réduit à presque rien. Ainsi, la fédération orchestre une déresponsabilisation programmée de sa communauté étudiante, en remettant son contrôle entre les mains de son élite dirigeante.


La FECQ : une machine à images plongée dans le corporatisme


Malgré la confidentialité des rapports financiers de la fédération, le rapport financier daté du 31 mai 2012, contenant les données des années 2011 et 2012, a été, après de longues et fastidieuses recherches, trouvé et analysé. Il ressort, de ce rapport financier, deux particularités aberrantes :
1. La FECQ a connut, sur le plan budgétaire, un déficit de plusieurs milliers de dollars pour les deux dernières années au moins (voir Graphique 1);
2. La FECQ dépense davantage d'argent dans ses relations et interventions publiques que dans le support aux associations étudiantes (voir Graphique 2).



Le Graphique 1 parlant de lui-même, ne nous y attardons pas et analysons en profondeur les données du Graphique 2. En 2011, année relativement calme pour le mouvement étudiant, année ou le mouvement ne connut point de grève ni de troubles politiques, la FECQ dépensa 63 254 $ en relations et interventions publiques. En comparaison, seuls 43 046 $ ont été alloués au support aux associations.

En 2012, les dépenses allouées aux relations et interventions publiques se chiffraient à 152 562 $, alors que celles allouées au support aux associations n'étaient que de 70 838 $(10). Certes, l'année 2012, année de lutte et de grève, a été une année où le besoin de paraître publiquement était énorme. Néanmoins, les dépenses de la FECQ dans les relations et interventions publiques n'en restent pas moins démesurées. En comparaison, la CLASSE (Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante), fortement plus présente, active et militante durant la grève(1), n'aura dépensé, en communications, que 22 469,03 $ pour l'année 2011-2012(11). Notons que la section Communications du rapport financier de la CLASSE regroupe les télécommunications, les conférences de presse, le CNW, le Courrier et le site Internet, et que la FECQ, en télécommunications seulement, a dépensé, en 2012, 20 849 $. Une autre section du rapport financier de la CLASSE, comparable à la section Interventions publiques du rapport financier de la FECQ, s'intitule Tournées et représentation. Dans cette section, 54 845,07 $ furent dépensés. La somme des deux montants cités de la CLASSE est donc de 77 314,10 $(11). Pour la FECQ, la somme des dépenses allouées aux relations et interventions publiques ainsi qu'aux télécommunications pour l'année 2012 est de 173 411 $(10). Le Graphique 3 illustre ces données.



À la lumière de ces chiffres, il apparaît clairement que la FECQ alloue des sommes gargantuesques à son image publique. Une telle obsession pour l'image publique transforme la FECQ en un syndicat corporatiste, faible lutteur et peu combatif. Pourquoi donc être représenté par une association étudiante nationale, si celle-ci accorde plus d'importance à son image publique qu'à ses associations étudiantes membres ?

Cotisations étudiantes - payer pour quoi ?


Présentement, la cotisation étudiante annuelle réclamée par la FECQ est de 5 $. La fédération songe faire doubler cette cotisation, qui deviendrait, si la hausse est adoptée par une majorité d'associations étudiantes selon le vote de double-majorité, 10 $(12). Ainsi, les membres de la FECQ dépensent de l'argent pour être représentés par la fédération et pour en recevoir des services. Or, la fédération, tel que démontré plus haut, représente mal ses membres puisque sont fonctionnement constitue, en soi, un déni de la démocratie étudiante. De plus, les sommes allouées au support aux associations est bien plus petit que la somme des cotisations étudiantes annuelles. 

En effet, la FECQ, en 2012, recueillait de ses membres 237 192 $. Cette même année, elle ne dépensait, en support aux associations, que 70 383 $. En 2011, la sommes des cotisations étudiantes s'élevait à 212 747 $, tandis que les sommes allouées au support aux associations ne se chiffraient qu'à 43 046 $ (voir Graphique 4). Un simple calcul démontre le fait suivant : en 2011, un étudiant investissait 5 $ dans la FECQ pour ne recevoir, en services et en moyenne, qu'environ 0,54 $, soit 10,8 % de sa cotisation; en 2012, l'étudiant ne recevait que 0,88 $, soit 17,6 % de sa cotisation(10), tel que l'illustre le Graphique 5. Ce calcul a été effectué par la division de la somme allouée au support aux associations étudiantes par le nombre approximatif d'étudiants membres de la FECQ, soit 80 000(5).













Bref, la FECQ, qui songe à doubler ses cotisations annuelles, demande à ses membres de payer pour des services qu'ils ne reçoivent que partiellement et pour une représentation politique faible et corporatiste. Pour rajouter l'injure à la farce, « la présidente de [la] FECQ assure que l'augmentation proposée n'a aucun lien avec les coûts de la grève ou avec la situation financière de l'association »(12). La FECQ se moquerait-elle de ses propres membres, voulant leur faire croire que la hausse de la cotisation n'a rien à voir avec les déficits budgétaires qui se cumulent en son sein depuis deux années consécutives (voir Graphique 1) ?

Perspectives d'avenir du mouvement étudiant collégial


Le fonctionnement peu démocratique de la FECQ, ajouté à son manque de transparence et à ses piètres performances budgétaires, gangrènent la fédération et poussent de nombreuses associations étudiantes collégiales à quitter son sein et à opter pour l'indépendance, sinon pour une affiliation à l'ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante). Trois directions sont proposées ici pour une association étudiante collégiale nouvellement désaffiliée.

1. L'indépendance. Une association étudiante peut opter pour l'indépendance. L'indépendance est bénéfique en ce sens que la totalité des cotisations investies par les étudiants retourne en services aux membres. Aussi, l'association étudiante se représente elle-même aux instances supérieures de pouvoir et décide elle-même des orientations qu'elle désire prendre et des positions qu'elle défend selon les enjeux du moment. Certes, l'association indépendante n'est pas unie à un groupe énorme d'étudiants, ce qui réduit son rapport de force. Néanmoins, en temps de crise étudiante, l'association indépendante peut former une coalition temporaire avec d'autres associations indépendantes - la CASSÉÉ et la CLASSE sont des exemples de coalitions temporaires, nées d'une grève et dissoutes une fois grève terminée. Ainsi, le rapport de force est établi lorsque nécessaire, et l'association préserve son entière autonomie dans les moments calmes du mouvement étudiant.

2. L'ASSÉ. Une autre alternative envisageable est une affiliation à l'ASSÉ. L'ASSÉ est une association étudiante nationale qui fonctionne selon des principes de démocratie directe et de combativité syndicale prononcés et marqués. Elle prône la combativité syndicale, la gratuité scolaire, et est écologiste, féministe, de gauche, démocratique et quasi-libertaire(13).

3. Une nouvelle fédération collégiale. Cette dernière perspective est rarement mentionnée, malgré son originalité. Grosso modo, il s'agit de bâtir, sur les ruines de la FECQ, une nouvelles association étudiante nationale et exclusivement collégiale ayant pour assises une charte plus démocratique et plus transparente. La démocratie directe serait au centre de cette charte, ainsi que la non-confidentialité des décisions et la participation démocratique des membres dans les décisions de la fédération, selon les règles du débat. Cette nouvelle fédération aurait les avantages de la FECQ détruite - l'union de dizaines de milliers d'étudiants collégiaux - sans ses innombrables vices et défauts.

Loin de moi l'idée de désigner une route à suivre pour les associations étudiantes nouvelles désaffiliées. Néanmoins, un fait est indéniable : la Fédération étudiante collégiale du Québec ne mérite pas ses membres, et ses membres méritent bien mieux qu'elle.


Bibliographie


1 - Marc-André Cyr. « Grève étudiante : la tragédie, la farce et la FEUQ » [en ligne], Voir, Montréal, 7 mars 2012, adresse URL: bit.ly/yYLOVZ.

2 - S.A., « La FECQ prône le maintient du gel des droits de scolarité » [en ligne], Métro, Montréal, 13 décembre 2012, adresse URL: bit.ly/12w9Qwz.

3 - Émilie Corriveau. « Revendications au sommet - les étudiants visent le gel des droits de scolarité » [en ligne], Le Devoir, Montréal, 9 février 2013, adresse URL: bit.ly/Vduddr.

4 - S.A., Bloquons la hausse, (page consultée le 17 février 2013), Liste des mandats de grève générale illimitée [en ligne], adresse URL: http://bit.ly/YfMGD8.

5 - S.A., FECQ, (page consultée le 17 février 2013), Accueil [en ligne], adresse URL: fecq.org.

6 - S.A., FECQ, (page consultée le 17 février 2013), Structure [en ligne], adresse URL: http://fecq.org/Structure.

7 - S.A., FECQ, (page consultée le 17 février 2013), Procès verbaux 2011 [en ligne], adresse URL: http://fecq.org/Proces-Verbaux-2011.

8 - Christopher Bacon et. al., Une fédération gangrenée [en ligne], adresse URL:  http://fr.scribd.com/doc/114292719/Lettre-ouverte.

9 - Lisa-Marie Gervais. « Vague de désaffiliation à la FECQ » [en ligne], Le Devoir, Montréal, 24 novembre 2012, adresse URL: http://bit.ly/UYWmkm.

10 - Fédération étudiante collégiale du Québec (F.E.C.Q.), Rapport financier, 31 mai 2012.

11 - ASSÉ (CLASSE) - État des résultats année financière 2011-2012.

12 - Philippe Teisceira-Lessard. « La FECQ veut doubler ses cotisations » [en ligne], La Presse, Montréal, 21 novembre 2012, adresse URL: http://bit.ly/UYWmkm.

13 - S.A., ASSÉ, (page consultée le 17 février 2013), Présentation [en ligne], adresse URL: http://www.asse-solidarite.qc.ca/asse/presentation/.

mardi 5 février 2013

Écologie politique - partie 2

Écologisme urbain


La Révolution industrielle provoqua la rupture historique entre l'Homme et la nature : le développement rapide du milieu urbain, ainsi que tous les avantages qu'offrait - et qu'offre encore - ce milieu, ont engendré l'exode rural qui affecta profondément les sociétés occidentales, qui passaient alors d'une économie rurale et autarcique à une économie capitaliste caractérisée par l'interdépendance et la spécialisation des citoyens.

Cet exode urbain accentua l'effet de gouffre subsistant entre les milieux urbain et rural. Ainsi, la ville et la campagne, considérées diamétralement opposées, ne sauraient désormais plus être confondues. Or, le dépassement de la crise écologique demande sans équivoque le dépassement de cette opposition entre urbanisme et ruralité. La ville de demain, celle qui saura offrir à l'humanité tous les avantages de la vie urbaine tout en lui assurant un avenir sain et viable, est une ville où se côtoient les activités rurales et urbaines et où les espaces et les distances sont réduits et amoindris.

Autonomie alimentaire et agriculture urbaine


La ville écologique est d'abord une ville qui permet à ses citoyens de subvenir à leurs besoins primaires sans passer par les échanges nationaux et internationaux. L'autonomie alimentaire, au sein de la ville écologique, se définirait donc comme la capacité des différentes communautés (ou collectivités) habitant la ville de gérer par eux-mêmes leur alimentation (en partie ou totalement).

Il s'agit, pour ce faire, d'encourager l'agriculture urbaine, c'est-à-dire l'essor et le développement de milieu propices à l'agriculture et à l'élevage, mais ce au milieu des centres urbains.

Cependant, l'autonomie alimentaire de centaines de milliers de concitoyens est une tâche qui, d'un point de vue logistique, parait trop lourde pour être réalisable. Ainsi, l'atteinte de l'autonomie alimentaire demande la division du territoire municipal en petits territoires collectifs, regroupant chacun quelques centaines d'individus - séparer la ville selon ses quartiers résidentiels est un moyen potentiel. 

Chaque collectivité aurait donc des espaces d'agriculture et d'élevage, et ces espaces seraient gérés de manière collective et sécurisés de manière collective. Ainsi, les milieux urbains sauraient subvenir davantage à leurs besoins primaires nutritionnels. De ce fait, la pollution liée au transport des aliments à l'échelle nationale et internationale diminuerait, et la ville urbaine développerait en son sein un milieu rural propre, écologique et naturel. La ville verte s'installe donc.

D'ailleurs, l'autonomie alimentaire conscientise le citoyen sur sa consommation, et de ce fait diminue drastiquement le gaspillage inconscient et la surconsommation malsaine. Néanmoins, que l'on se comprenne bien : il ne s'agit pas ici d'introduire dans la ville un milieu rural entier, et de transformer les citadins en agriculteurs; simplement de diminuer la dépendance de la ville envers la campagne. Il est admis que les citadins ne peuvent entièrement subvenir à leurs besoins de façon autonome, vu leur grand nombre et le manque de temps pour le travail de la terre : il n'est cependant pas admis que le milieu urbain doit totalement dépendre du milieu rural et de l'industrie agro-alimentaire pour vivre. L'industrie agro-alimentaire doit donc être décentralisée vers les collectivités, qui assureront, selon des principes démocratiques d'autogestion, son développement et sa production alimentaire.

Ajoutons que l'autonomie alimentaire s'effectue également à l'échelle familiale : serait donc encouragé le développement du potager familial, qui accorde à la famille une certaine autonomie dans sa consommation de fruits et de légumes.

Aménagement urbain


Un autre facteur de pollution né de la nature même de nos villes est l’aménagement urbain. Dans une ville éclatée, grande et distante, l'usage de l'automobile est nécessaire pour la majorité des citoyens. Or, il est inadmissible que l'humain dépende d'un objet qui met en jeu sa survie même. Ainsi, la ville écologique se doit de permettre à ses habitants de vivre en son sein sans que l'usage de la voiture ne soit nécessaire. Autrement dit, la ville écologique est petite. Par petite, nous n'entendons pas de petite superficie, mais de petites distances : les points centraux de la ville verte - autrement dit : l'épicerie, l'école, le travail et les lieux de loisirs - doivent être tant rapprochés que l'usage de la voiture devient désuet, vu les distances minimales. La ville écologique est donc aménagée selon une tout autre dynamique : elle n'est plus le reflet d'une humanité qui ne connait point de limites, mais reflète plutôt la finitude de la nature et les limites qu'impose ladite nature à l'humanité.

Ceci dit, il va de soi que l'usage du transport rapide offre trop d'avantages pour être mis entièrement de côté. Pour concilier, donc, les grandes distances, la rapidité et la protection de l'environnement, la ville verte encourage fortement l'usage de moyens de transports alternatifs. Ainsi, un véritable réseau de pistes cyclables, d'autobus électriques, de tramways, de métros et de trains électriques doit être mis en place. La gratuité de tous ces transports est également nécessaire. Ainsi, l'Homme ne considérerait plus le transport comme une consommation, un bien commercialisable, mais comme un droit autant qu'un devoir : une droit fondamental de circulation; un devoir de responsabilité dans sa circulation envers l'humanité entière et la nature.

Autrement dit, le réseau des transports en communs doit être perfectionné, diversifié et gratuit de façon à ce que le transport ne soit plus une question individuelle, réduite au citoyen et à sa voiture, mais devienne une question sociale, ainsi qu'une propriété collective, un bien commun parfaitement abordable.

L'État : frein au développement écologique de la ville verte


En résumé, la ville écologique est une ville : qui permet à ses citadins de concilier urbanisme et ruralité, menant la communauté urbaine à davantage d'autonomie alimentaire; qui est réduite en distances, ne rendant plus nécessaire l'usage des transports rapides; qui offre un réseau cohérent, solide et abordable de transports en commun verts et gratuits.

Néanmoins, les principes d'autogestion qui s'y accordent se heurtent aux fondements même de la théorie de l'État, de la démocratie représentative et du capitalisme. L'économie capitaliste, basée sur les échanges de biens commercialisables et sur la perpétuation du principe de gouvernance entre le chef d'entreprise et les ouvriers, ne survit point à un système décentralisé, anticonsumériste et convivial. L'État, pour sa part, est de nature centralisée; or, la ville verte en est une qui offre une multitude de pouvoirs aux citoyens. D'abord pour défendre l'économie qui le soutient, ensuite pour défendre ses pouvoirs, l'État sera un frein au développement de cette ville verte. Finalement, la démocratie représentative, qui est au 
cœur même de l'État, est née du désir de la société de séparer la question politique de la question sociale pour se concentrer sur sa condition sociale sans se soucier de son rôle politique. 

Les fondateurs et les penseurs de la démocratie représentative rêvaient d'un système où le citoyen n'aurait point à se préoccuper de la question politique. Dans ce système, l'État devait être impartial et garantir une liberté à tous : celle de participer à la vie économique, de consommer, de vendre et d'acheter, bref de s'émanciper en tant que citoyen, selon la définition capitaliste de l'émancipation citoyenne. Or, la résolution de la crise écologique ne peut être réalisée sans la naissance d'un débat citoyen collectif et sans la prise en charge collective de notre avenir. Exit, donc, les élus qui parlent en notre nom et qui nous représentent dans le phénomène politique. Un dépassement de la société étatique et capitaliste est donc nécessaire à la résolution de la crise écologique et, parallèlement, à la survie de l'humanité toute entière.

dimanche 6 janvier 2013

Religion et détresse humaine - critique du lien établi par Karl Marx


Stoïcisme et déterminisme

Le stoïcisme, une philosophie du bonheur et de l'art de vivre née en 300 av. J.-C. en Grèce ancienne, inspira ce qui deviendra par après le déterminisme, courant bien apprécié des clergés religieux, qui stipule que l'avenir des êtres est tracé, prédéfini, et que la seule liberté que possède l'humain est sa réaction émotionnelle vis-à-vis son destin. L'être humain n'aurait, dès sa naissance, aucune liberté d'action, attendu que sa vie, au grand complet, serait déjà tracée.

Deux millénaires après la naissance du stoïcisme vint un philosophe allemand pour le critiquer vertement : Karl Marx, penseur communiste du XIXe siècle, liait alors la religion et la détresse humaine, affirmant que l'émancipation des peuples nécessitait l'abandon de Dieu. 


Le déterminisme religieux : arme philosophique d'un clergé autoritaire

La chute des systèmes féodaux européens accabla l’Europe d’un libertarianisme économique socialement désastreux : une minorité économique contrôlait une masse prolétaire, qu'elle maintenait dans la pauvreté et dans l’ignorance. Entassé dans la cité, affamé, endetté, le prolétariat subit sa souffrance, son désespoir, sans piper mot. C’est, en bref, les temps de la Révolution industrielle et de ses injustices.

Durant cette transition de la dictature féodale à la dictature bourgeoise, le clergé catholique gardait mainmise sur la population. Celle-ci, vivant dans sa misère, tentait vainement de s'accrocher à quelque aide qui soit, fut-elle symbolique. C'est ainsi que l'Église profitait du prolétariat, en régissant le peuple, lui faisant croire que sa misère était voulue par Dieu, déterminée à l'avance, tracée par le destin - et que combattre le destin était utopique. De plus, l'Église profitait de l'ignorance du peuple, de son manque d'éducation : peu éduqué, l'esprit critique du peuple est inexistant; il devient facile aux hommes de pouvoir et d'Église d'imposer au peuple une vision faussée du monde. L'éducation ne faisant pas partie intégrante de la vie de la population, cette entité religieuse arrivait donc à appliquer son pouvoir en totalité, sans être inquiétée par une quelconque forme de protestation. 

Reposait ici toute la stratégie cléricale et politique :
1. Convaincre le peuple que sa misère est voulue par Dieu et que rien ne sert de la combattre;
2. Le peuple, pauvre et misérable, n'a aucunement les moyens financiers pour s'éduquer et pour éduquer ses enfants;
3.1 Le peuple, peu éduquée, ne conçoit pas une philosophie de vie différente qui redonnerait à l'Homme sa liberté totale, brisant l'idéologie déterministe d'un destin prédéfini;
3.2 L'esprit critique du peuple face aux jeux de pouvoir du clergé est absent;
4. Aucune opposition intellectuelle pouvant menacer le clergé et le pouvoir politique établi, ceux-ci ne sont pas inquiétés.

En ce sens, le lien établi par Marx entre la religion et la détresse humaine est presque parfaitement légitime. 


Luttes syndicales, progrès social et laïcisation

Suite à d'importantes réformes sociales, le prolétariat gagna en respect humain et son niveau de vie augmenta considérablement. Le peuple, aujourd'hui, est instruit, éduqué, respecté et certainement plus riche qu'il ne l'était au cours des derniers siècles. Ce faisant, il a, via son éducation, développé un esprit critique aiguisé. Cet esprit critique, ce sens de l'évaluation, lui permet de déterminer indépendamment ce qui est bon pour lui, puis ce qui ne l'est pas. Ainsi, tant les gouvernements que les institutions religieuses perdirent, au cours de ce progrès, la mainmise sur le peuple souverain. Dieu ne suffisant plus aux hommes, ces derniers cherchèrent des réponses à leurs questionnements à travers d'autres horizons - la science, la recherche, les preuves indéniables. Bref, sorti de la détresse, le peuple abandonna l'Église. Éduqué, il abandonna cette idée préconçue d'un ordre voulu par Dieu, abandonna ces croyances populaires affirmant que rien ne s'explique autrement que par Dieu : le peuple se laïcise, expulsant de son avenir politique l'Église étouffante et, du même coup, sans toujours le savoir, assassine le déterminisme pour laisser grandir l'existentialisme.

La philosophie existentialiste, à l'inverse du déterminisme, nie toute ingérence divine dans l'avenir des êtres. Le destin n'y a donc pas sa place, et l'humain est entièrement libre de devenir ce qu'il désire être. La misère, ainsi, n'est plus voulue par Dieu, mais n'est que le désir des dirigeants.


L'erreur de Marx

Toutefois, si l'Église perd une part effarante de son rôle dans la société, le divin, lui, ne connait pas un tel recul. En effet, les peuples éduqués abandonnent moins la foi en Dieu que celle en l'Église. En d'autres termes, l'Église perd son pouvoir, vu que la masse populaire ne croit plus en l'institutionnalisation de la foi; la masse populaire croit en la foi de manière autonome, individuelle. Bref, le peuple se laïcise énormément, mais adopte bien moins l'athéisme que l'on ne pourrait le croire.

Face à une science effrayante, énorme, et face à un univers infiniment complexe, l'Homme ne peut concevoir que le hasard suffise à expliquer le monde qui l'entoure. Ce faisant, l'Homme garde la foi. Il croit en un être Tout-puissant, mais refuse d'accorder cette puissance à une institution étatique, à d'autres hommes en soutane prêchant la bonne conscience. Ainsi, nombreux Québécois affirment être catholiques, affirment croire en Dieu, mais rajoutent par la suite qu'ils ne croient pas en l'Église. En d'autres termes, comme dit le dicton : peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science nous y ramène.

Grosso modo, la religion est séparée de son organe politique pour redevenir ce qu'elle était à ses débuts : la foi en Dieu, sans faux-semblants, sans dogmatisme, sans déterminisme absurde, sans pouvoirs politiques, sans autoritarisme. Le phénomène religieux et le politique, confondus par l'institution politique qu'est l'Église, sont dissociés.

L'erreur de Marx est toute là : plutôt que de lier religion et détresse humaine, celui-ci aurait dû lier institutionnalisation de la religion et détresse humaine. En d'autres termes, un lien entre clergé politique et misère aurait été plus juste. 


Histoire religieuse de la Grèce ancienne

L'histoire de la Grèce ancienne nous apprend, au déplaisir des fervents athées, que la religion n'est aucunement incompatible avec l'émancipation intellectuelle. En effet, la mythologie grecque, bien présente aux temps des grands philosophes grecs, n'a point empêché l'essor de la philosophie. À l'inverse, les religions monothéistes, au cours de l'Histoire, ont souvent été un frein au discours intellectuel, réduisant tout effort du peuple de sortir du dogmatisme religieux pour questionner scientifiquement le monde. Comment expliquer cette contradiction historique ?

La mythologie grecque avait cela de particulier qu'elle n'était aucunement institutionnalisée : aucun clergé n'existait en Grèce ancienne pour dicter la foi aux croyants. Le peuple était libre de croire à sa manière, et la foi était libre et ouverte. Cette absence du clergé empêchait donc la présence du dogmatisme religieux : il n'y avait point de vérités absolues, vu qu'il n'existait aucun organe politique et religieux pour les imposer. 

Cette absence du clergé laissait donc place au questionnement de la foi et à l'adaptation de la foi aux progrès scientifiques et intellectuels. 

Malheureusement, les religions monothéistes ont toutes trois été salement institutionnalisées, perdant leur beauté pour devenir de vulgaires armes politiques et intellectuelles. Ainsi, le phénomène religieux n'est point à blâmer pour le frein à tout essor intellectuel au cours du Moyen-âge : le véritable coupable est, encore une fois, le phénomène politique, devenu autoritaire par son goût du pouvoir.


Anarchisme religieux et décentralisation du clergé

Pour redonner à la religion ses lettres de noblesse, démanteler l'organe politique qu'elle est devenue est un pas décisif. Il s'agit en fait d'une décentralisation des pouvoirs, réduisant la pratique religieuse à la relation fondamentale liant le croyant à son église et l'individu à son prêtre.

Le démantèlement du clergé redonnerait également aux prêtres et aux églises leur liberté totale, faisant de chaque établissement religieux un lieu de prière indépendant ainsi qu'un lieu de réflexion entre les prêtres et les croyants sur le monde, sur Dieu, sur la religion. L'église deviendrait ainsi une école de théologie (la théologie est la science de la religion) enseignant aux gens l'art de vivre, sans imposer une quelconque vérité absolue aux adeptes.

En d'autres mots, il s'agit de mettre un terme au réseau énorme formé par les hommes religieux; de mettre un terme à l'autorité politique du Vatican, par exemple, pour remettre cette autorité entre les mains des prêtres et des croyants, qui sont les acteurs premiers du phénomène religieux. L'objectif global visé est donc l'autogestion des églises et des lieux de prière.

Ainsi seraient réaffirmés le lien ultime entre Dieu et chaque individu et le lien ultime entre Dieu et tous les humains, pris ensemble. Sortir le politique du religieux, c'est enlever au monde religieux sa soif de pouvoir et son penchant autoritaire.


Une réponse au problème soulevé par Karl Marx

L'émancipation des peuples ne passe par nécessairement par l'abandon de Dieu, mais par le démantèlement des clergés religieux, toutes religions confondues. Faire du phénomène religieux un pouvoir politique a largement fait oublier aux hommes religieux leur rôle fondamental pour les transformer en une arme politique. Car tout être qui goûte au pouvoir s'y plait et s'y accroche, il ne faut laisser aucun être goûter ce mal absolu.

Des religions de liberté et d'amour, voilà ce que sont, à la base, les religions monothéistes. Redonnons à ces religions leur noblesse, leur beauté et leur pureté. 

vendredi 30 novembre 2012

Syndicalisme de combat : du mouvement ouvrier au mouvement étudiant

Une grève étudiante légale et institutionnelle




Les rumeurs fusent, de part et d'autre au sein du milieu étudiant militant, voulant que le gouvernement québécois viserait une réforme de la loi sur  l'accréditation et le financement des associations étudiantes - la loi 32. Cette réforme aurait pour objectif premier la clarification du texte de loi à l'égard du droit de grève (ou de boycott) étudiant. Grosso modo, le gouvernement péquiste cherche à clarifier le doute qui persiste autour de cette simple question : grève ou boycott ?



De la grève au boycott : un principe non-dit nouvellement bafoué

Historiquement parlant, les grèves étudiantes du Québec ont toujours été reconnues légitimes par le pouvoir établi. Dès lors, le débat entre les deux parties n'entourait pas la légitimité du mouvement étudiant, mais plutôt ses revendications. Ainsi, les gouvernants respectaient le choix démocratique pris par la communauté étudiante et cherchaient la résolution rapide et efficace du conflit, malgré l'absence de mention du droit de grève dans l'article de la loi 32.

Or, le Printemps érable a vu un gouvernement briser ce lien, ce principe non-dit qui subsistait entre la communauté étudiante et le pouvoir : par son refus de reconnaissance du droit de grève, M. Charest a alors encouragé la judiciarisation inefficace et malsaine d'un conflit politique. Injonctions, loi spéciales et arrestations arbitraires devinrent alors le lot quotidien d'une société prise entre les griffes d'un pouvoir terni par la honte, aux relents autoritaires.

Le gouvernement québécois nouvellement élu chercherait donc, par la réforme de la loi 32, à empêcher que se répète le scénario du printemps 2012 : le droit de grève serait alors mentionné dans la loi, ce qui empêcherait toute non-reconnaissance de ce droit fondamental et, surtout, toute judiciarisation d'un futur débat opposant étudiants et dirigeants.

Il s'agira, dans le billet qui suit, d'analyser en profondeur les risques générés par une telle réforme, qui ne fait, détrompons-nous ! point l'unanimité au sein des différentes associations étudiantes.

Syndicalisme de combat et corporatisme : la transformation radicale du mouvement ouvrier

La légalisation officielle du droit de grève étudiant enlèverait à la grève une partie de sa valeur humaine pour la transformer en une action institutionnelle. Ce faisant, le mouvement étudiant perdrait son côté combatif, se transformant de plus en plus en une corporation qui travaillerait main dans la main avec le gouvernement et qui craindrait, plus que tout, l'illégalité et la désobéissance civile. Pourquoi ?

La raison est simple : d'abord, du moment que notre principal adversaire politique - le gouvernement - établit les règles du jeu, la partie en soi devient inégale. Ensuite, entrer en grève requiert du courage et de la volonté, mais en nécessiterait bien moins si la grève devenait une action hautement légale. L'incitatif produit par une légalisation et une reconnaissance du droit de grève étudiant va comme suit : on voudra toujours rester dans la plus stricte légalité, puisqu'il est possible de débrayer légalement. L'effet malsain de la légalisation et de l'encadrement institutionnel du droit de grève s'observe facilement au sein du mouvement ouvrier.

En effet, avant sa reconnaissance légale et son encadrement institutionnel, le droit de grève au sein du milieu ouvrier était dirigé par un mouvement combatif et général : on parlait alors de syndicalisme de combat, et les syndicats luttaient pour des causes sociales très larges. À l'aube du mouvement syndical, c'est-à-dire vers la fin du XIXe siècle, les grèves étaient dures; les grévistes, courageux; les manifestations, musclées. Force et courage étaient les mots d'ordre du mouvement ouvrier, qui mangea autant de coups qu'il en rendit. La ténacité et la force du mouvement ouvrier de la fin du XIXe siècle et du début du XXsiècle engendrèrent en partie les acquis sociaux qui protègent actuellement les travailleurs québécois. Le mouvement, alors, ne craignait point la loi, injuste, ni la justice, corrompue et vendue, instrumentalisée par l'adversaire politique et par la bourgeoisie.

Toutefois, ce syndicalisme de combat déclina graduellement dans le milieu ouvrier depuis la reconnaissance totale des grandes centrales syndicales, et disparut définitivement avec la fin des grands leaders syndicaux, tel Michel Chartrand. L'encadrement légal du mouvement ouvrier transforma les syndicats combatifs en corporations puissantes et plus que financées : or, qui prend goût au pouvoir et à la richesse perd le goût du combat acharné. Seule la lutte ne paie plus suffisamment.

Aujourd'hui, plusieurs des grandes centrales syndicales ne défendent principalement que les intérêts directs de leurs membres et manquent énormément de courage lorsque vient le temps de désobéir franchement à une loi spéciale pour faire avancer une cause. On se rappellera tous du tiède soutien de ces centrales au mouvement étudiant : alors que la CLASSE appelait à la désobéissance civile via la manifestation nationale du 22 mai, les centrales syndicales ne manifestèrent que dans la plus stricte légalité, c'est-à-dire dans un itinéraire donné aux policiers dans le respect total de la défunte et abjecte loi 12. Plus encore, nul n'imaginerait un syndicat national combattre dans la rue comme le firent les étudiants durant le Printemps érable.

Ainsi, alors que les dernières grèves ouvrières - telle la grève des infirmières, puis celle des camionneurs -, prirent toutes fin suivant l'adoption de telle ou telle loi spéciale infâme, la grève et le mouvement étudiant ne perdit point de son souffle, malgré la substantielle menace judiciaire.

Quel objectif pour le gouvernement actuel ?

La réforme de la loi 32 proposée par le gouvernement élu semble, à première vue, viser le renforcement du droit de grève étudiante. Il s'agirait donc, pour le gouvernement actuel, d'armer institutionnellement les syndicats étudiants pour leurs grèves futures.

Après réflexion, force est d'admettre que la réalité est toute autre : le gouvernement actuel, disons-le, ne diffère point du précédent dans son désir de réforme néolibérale de l'État. Les visées capitalistes du cabinet Marois ciblent, à terme, les mêmes objectifs que celles de l'ancien cabinet Charest : l'instauration d'un État capitaliste dont l'interventionnisme économique est fortement limité; la glorification du principe d'utilisateur-payeur, de l'individualisme libéral au mépris de la cohésion et de la solidarité sociales.

S'agit-il donc d'une réforme de la loi 32 visant à donner aux grèves étudiantes futures quelques assises légales, ou plutôt d'une réforme visant à taire tranquillement et silencieusement les derniers battements, les dernières vibrations d'un syndicalisme de combat en triste voie de disparition ?

dimanche 21 octobre 2012

Écologie politique - partie 1

Écologisme radical



La crise écologique est, de toutes, la plus dangereuse des menaces que confronte, actuellement, l'humanité. Elle oppose l'Homme à ses valeurs, à son système, à son mode de vie; la société à ses assises fondamentales, à ses plus solides dogmes : la quête infinie de richesse pécuniaire au détriment de la richesse naturelle et sociale, le consumérisme effréné qui est le résultat naturel de la croissance économique infinie et la quantification monétaire de toute forme de richesse. Sortir de la crise écologique, c'est sortir la société occidentale qui lui a donné naissance d'un système de valeurs complet et cohérent, solide et tenace.


Le développement durable : solution globale ou résultat de la faiblesse humaine ?


En réponse à la crise, l'écologisme du siècle dernier a repensé les modes de production sous un angle écologique, soit respectueux de l'environnement : il était question d'encadrer la production mondiale par des balises environnementales, dites vertes, afin de diminuer, voire d'éradiquer, la pollution des airs, des mers, des sols, des nappes phréatiques, bref de la planète. L'accent était mis sur les éco-gestes, qui consistent en de petites actions réparatrices des dégâts causé par le monde, mais qui jamais ne remettent en question le monde lui-même - la source de la crise.

Le développement durable a pour objectif, à terme, l'instauration d'un capitalisme vert, où les modes de production sont maintenus, mais balisés. Les énergies fossiles sont mises de côté, les forêts sont coupées de façon réfléchie, les déchets produits par la production et par la consommation sont éradiqués de manière éco-responsable, de façon à nettoyer la Terre, à purifier les airs et les océans.

Néanmoins, le développement durable ne questionne point la quête à la croissance économique infinie, qui est la cause même de cette crise qu'il tente de résoudre.


Croissance économique infinie : entre dogme et utopie apocalyptique


La croissance économique est de tous les discours, de tous les débats; elle représente l'enjeu central des sociétés. Dans les milieux de droite comme de gauche, jamais sa nécessité n'est fondamentalement questionnée. Il ne s'agira point, ici, d'établir une profonde analyse de cette croissance, mais décrivons-la tout de même, dans ses grandes lignes.

La croissance économique se veut infinie : les économies modernes ne peuvent survivre sans croître sans cesse, faute de quoi elles stagneraient pour ensuite chuter, dégradant ainsi l'état des finances publiques, donc des services sociaux et la situation sociale en général. Cette dégradation a été cinglante et trop apparente dans les pays qu'elle a touchés, en 1929, en 2008, et aujourd'hui en Europe, notamment en Grèce et en Espagne. Pour assurer un progrès social, les économies modernes se doivent donc d'être en constante croissance : là est le dogme, la pseudo-vérité qui démontre la faiblesse de l'Homme vis-à-vis lui-même.

La croissance économique, se voulant infinie, requiert une consommation infinie de biens et de services, soit une production infinie de ces biens et de ces services qui seront ensuite vendus et échangés. Les échanges générés par la production et la consommation de masse génèrent en partie le capital requis au progrès économique - une autre partie est créée par l'économie virtuelle et par les flux de capitaux générés par spéculation boursière.

Or, le problème est là : dans un monde où les ressources naturelles alimentant la production ne sont pas infinies - et sont même, pour certaines, pratiquement finies -, espérer une production et une croissance infinies est tant illusoire qu'aveugle et apocalyptique. Ce fait, aussi lucide qu'on le qualifiera d'utopique, explique la cause même de la crise écologique qui sévit : la raréfaction des ressources naturelles premières perturbe les différents cycles naturels, tels le cycle du carbone, du phosphate, et j'en passe. Pour citer un exemple courant, nous exploitons en 8 mois, voire en 6 mois, ce que la Terre ne régénère qu'en 12 mois. C'est donc dire qu'à chaque année, une dette environnementale se creuse, un déficit naturel est créé artificiellement par l'Homme.

Il convient donc, pour apporter une solution concrète à la crise, de repenser la croissance économique ainsi que les économies modernes à partir de leurs fondements mêmes. Le développement durable, aussi noble soit-il, ne répond pas à ce besoin urgent et ne suffit pas à répondre à la crise. Un dépassement du capitalisme est nécessaire, certes, mais tomber dans un socialisme qui ne repense point la croissance - le discours de gauche affirmant généralement que la croissance est nécessaire pour créer les richesses que l'on désire partager - n'est pas une solution concrète. La lutte n'oppose pas la droite à la gauche, les lucides aux solidaires, mais l'écologisme radical à l'écologisme partiel.


La décroissance conviviale


La théorie écologique radicale qui naquit de cette volonté de mise à mort de la croissance infinie se dit la décroissance - notons que le nom choisi ne qualifie pas un modèle de fluctuation économique, mais exprime simplement le désir partagé de s'opposer à la croissance infinie et aveugle; il n'est donc pas question d'une décroissance économique, mais d'une économie basée sur le partage convivial et sur l'anti-consumérisme. 

Par partage convivial, on entend l'abolition de la compétition inhumaine comme valeur centrale de nos sociétés. Si la compétition est un besoin humain, le désir d'écraser l'adversaire n'est engendré que par la nécessité de l'écraser, nécessité elle-même mise au monde par le système économique inhumain qui nous encadre, qui nous asphyxie. Il n'est pas question d'abolir la compétition, mais d'abolir les règles et les lois non-écrites qui rendent la compétition malsaine et inhumaine.

Par anti-consumérisme, il est question de la dégradation, puis du dépassement des valeurs partagées par nos sociétés vis-à-vis le bonheur matériel. En termes plus clairs, il s'agit de remplacer le désir de consommation effréné des humains par celui de la simplicité volontaire, beaucoup plus propice à l'épanouissement d'un bonheur simple et naturel. Ainsi, la cessation de cette tendance du marché à créer des besoins chez le consommateur est de mise : plutôt que de créer, via la publicité, des besoins à combler - qui seront comblés, bien évidemment, par les produits mis en valeur -, le marché doit perdre de son ampleur pour encourager la simplicité volontaire. L'Homme doit cesser d'acheter par désir pour acheter par besoin. Certes, ne nous radicalisons point : le bonheur est un besoin, et certains biens matériels créent chez les uns un bonheur qu'ils n'offrent pas aux autres. Il ne s'agit donc pas de limiter le rôle du marché à répondre aux besoins primaires des individus, mais de le modifier afin d'y limiter la création de besoins artificiels ne créant aucun bonheur réel. Prenons pour exemple l'achat d'un ballon de football : certes, les ballons ne relèvent pas d'un besoin primaire de l'humain, mais ils procurent néanmoins un bonheur réel à certains adeptes du sport. Toutefois, la consommation réfléchie laisse place à la consommation effrénée lorsque le consommateur ressent le besoin - artificiel - de se procurer une quantité inutile de ballons, lorsque son premier ballon, toujours en bon état, ne lui suffit plus, autant que le deuxième, que le troisième, et j'en passe.


Le cas de la mondialisation


La mondialisation, telle qu'établie aujourd'hui, ne sert pas à la coopération sereine et noble des nations, mais plutôt à la compétition inhumaine et individualiste née de la théorie libérale et du capitalisme en général. On n'utilise pas la mondialisation comme outil de progrès général et planétaire, mais comme outil de progrès financier individualiste, dont profite une minorité de nantis, eux-mêmes établis dans une minorités de pays.

Les échanges commerciaux établis relèvent donc d'une forme de néo-colonialisme : l'Europe, ancienne puissance coloniale du Tiers-Monde, maintient ses anciennes colonies dans la pauvreté en ne favorisant point le développement autonome de ces nations. Arrêtons-nous un instant et posons, en termes généraux, les grandes lignes de ce néo-colonialisme.


Le néo-colonialisme : l'indépendance incomplète des ex-colonies


Au courant du XXe siècle, des vagues d'indépendance des colonies d'Afrique et d'Asie se sont succédées, libérant les colonies du joug des métropoles européennes. Néanmoins, ces anciennes colonies ne partirent pas du même pied : alors qu'en Asie les infrastructures propices au développement économique étaient bien présentes, elles brillaient par leur absence dans une grande partie de l'Afrique.

Cette absence marquée d'infrastructures entraîna l'impossibilité, pour les anciennes colonies, de profiter de façon autonome de leurs richesses naturelles. Les métropoles économiques proposent donc une aide financière, mais aux conditions tant grotesques qu'elles profitent à presque part entière des retombées économiques de l'exploitation des richesses africaines. Les investissements massifs des métropoles en Afrique s'apparentent donc plus à un vol systémique et légalisé des ressources qu'à une aide propre et basée sur la coopération internationale. Pour résumer humblement ce fait, usons de la célèbre maxime dont l'origine m'est inconnue : plutôt que d'apprendre au pêcheur à pécher, nous lui donnons le poisson. Ce faisant, le pêcheur (l'ancienne colonie) est pris dans une forme de dépendance économique vis-à-vis le donneur - la métropole.

Un objectif majeur de la décroissance conviviale est donc la réappropriation des règles du marché international par les peuples, qui sauront, mieux que les élites, diriger le marché dans un sens coopératif plutôt que dans un sens individualiste.

Là est le point central de cette décroissance, qui, avant d'être un modèle économique, doit être un système partagé de valeurs : la surconsommation doit cesser, puisqu'elle est la cause même de la crise, avant toute forme de pollution atmosphérique. Grosso modo, la décroissance, c'est de cesser de sacrifier un peu d'environnement pour l'économie, et de commencer à sacrifier un peu d'économie pour l'environnement. La pensée décroissantiste se résumerait donc ainsi : mieux vaut vivre dans un monde moins riche, voire en récession, que de ne pas vivre du tout, que de mourir d'une crise environnementale née du désir de confort matériel et fiscal des collectivités.

Pour démontrer l'absurdité du système économique actuel, rappelons le conseil premier donné au peuple par les dirigeants américains, le jour des attentats du 11 septembre 2001 : consommez, achetez, vivez normalement, faute de quoi nos économies chuteront; si nos ennemis vous effraient au point de faire freiner votre surconsommation, ils gagneront sur nous en générant une crise économique majeure. Citoyens, consommez ! et vivra l'économie.

Pour sa part, le développement durable, qui, plutôt que de repenser la production infinie, se limite à son encadrement environnemental, ne suffit donc point. Prenons l'exemple de la voiture électrique : moins polluante que la voiture à essence, son utilisation est encouragée et applaudie par les tenants du développement durable. Néanmoins, la mise en marché de voitures électriques pour un milliard de consommateurs n'est ni plus ni moins que la mise à mort de notre planète, en raison de l'exploitation abusive des ressources premières qu'elle requiert. À l'inverse, la simplicité volontaire, valeur centrale de la décroissance conviviale, amène l'humain à refuser cette voiture pour un mode de transport moins confortable, mais plus vivant. Cette simplicité volontaire, additionnée à l'encadrement environnemental des forces productives (donc au développement durable), constituent ensemble la réponse globale, concrète et cohérente à la crise écologique. Seul, le développement durable est insuffisant.


Repenser le monde : une nécessité urgente


Bref, la pierre angulaire de nos économies est la surconsommation, qui fait vibrer la croissance économique infinie. Or, cette croissance infinie, par sa nature même, est invivable au long terme, en raison de la non-infinité de nos ressources naturelles (et de la vitesse durement trop élevée de consommation de ces ressources). Alors que l'extinction pure et simple de l'humanité est prévue, notamment par le philosophe, démographe, généticien et intellectuel français Albert Jacquard, pour la seconde moitié du XXIIe siècle en raison, justement, de la surconsommation des ressources naturelles, donc de la course à la croissance économique infinie, repenser la croissance semble relever d'une utopie tant les obstacles à cette remise en question sont nombreux. 

Repenser le monde, c'est avant tout repenser nos milieux de vie collectifs, c'est-à-dire nos villes, nos cités, nos pays. Repenser l'urbanisme, c'est y ajouter une fonction écologique, c'est fonder la ville de demain, où se confondent urbanisme et ruralité, où l'espace urbain est propice à la production locale des biens consommés, à l'autonomie alimentaire des collectivités et à l'agriculture urbaine. Cet établissement de l'autonomie alimentaire, ainsi que la réforme de l'espace et de l'aménagement urbains, sont les premiers pas vers la décroissance conviviale, vers ce monde nouveau qu'il s'agit de bâtir ensemble, nécessaire est-il à la survie de notre espèce.